This
choreography shows in a very brilliant, let’s say « tender-troubling
» way, the scores of gaze-regimes. As a reflection on how we
constitute bodies merely by perceiving them in a certain manner, this
work generates floating bodies, which can no longer be fixed to one
single identity.
The main score consists in repetition and a simple formation of bodies,
accessoires, costumes, motion and touch. But while reproducing scenes
of intimacy, scenes of touch, scenes of love, and letting them last,
the (voyeurist) audience assists another spectacle, which defigures
the physical borderlines we used to see. Petra
Sabisch
S Y N O P S I S f r a n ç a i s
Cette
Choréographie trouble la perception des genres et analyse de
brillante façon le dispositif d’échanges de regards.
Ce projet génère des corps volatiles qui ne peuvent plus être
fixés à une seule identité et propose une réflexion
sur la manière dont un corps se constitue à partir des
différents regards qu’on lui porte. Le dispositif consiste
en répétitions d’agencements de corps, d’accessoires,
de costumes, de mouvement, et en une mise en contact de ces éléments.
A traves la reproduction de scènes d’intimité qui
insistent dans leur durée, le public assiste à un autre
spectacle où
les limites physiques que nous sommes habitués à voir
sont altérées. Petra
Sabisch
E X P O S Ed e u
t s c h
Diese
Choreographie zeigt in einer brillianten Weise die Partitur der Blick-Regime,
welche man als „tender-troubling“ bezeichnen könnte.
Als Reflexion darauf, wie wir Körper allein durch eine bestimmte
Wahrnehmung derselben konstituieren, generiert diese Arbeit im Übergang
befindliche Körper, welche nicht länger auf eine einzige
Identität festgelgt werden können. Grundsätzlich besteht
die Partitur in Wiederholung und einm einfachen Dispositiv aus Körpern,
Accessoires, Kostümen, Bewegung und Berührung.
Doch wärend Szenen der Intimität, Szenen der Berührung,
Szenen der Liebe reproduziert werden und dauern, nimmt das Publikum
an einem anderen
„Spektakel“ teil, welches die gewohnten physikalischen
Grenzen neu konturiert. Petra
Sabisch
p h o t o ° Bruno Pocheron
L
I B E R A T I O N /
f r a n ç a i s
9 avril 2004
SALAMON INVENTE UN CORPS
Une chorégraphie de ESZTER SALAMON REPRODUCTION
La chorégraphe hongroise prend huit danseuses, les pare en hommes...
qui vont aussi jouer des femmes.
Le programme en annonçait neuf, il n'y en a que huit. Non seulement
la représentation n'en pâtit pas, mais on se demande, étant
donné l'importance accordée aux duos, où serait
passé
le neuvième protagoniste. Huit interprètes donc pour
la première de Reproduction, chorégraphie d'Eszter Salamon.
Cette danseuse de formation classique venue de Budapest a travaillé successivement
pour ou avec Sidonie Rochon, Mathilde Monnier, François Verret
et Xavier Leroy. Reproduction est le troisième spectacle qu'elle
signe seule. Son propos est aussi carré que le plateau autour
duquel prend place le public. Au début, huit corps assis, accoudés
ou allongés par terre, presque immobiles et se tenant à bonne
distance les uns des autres. A la fin, la configuration est identique.
Entre-temps se seront déployés deux types d'événements.
Barbes et moustaches.
Le premier fait passer les unités séparées au
stade de duos ou de couples, avant de former un ensemble ou un tas
regroupant tous les individus à la manière du Huddle
de Simone Forti, ce monument aux corps. Ensuite, dissolution et nouvel éparpillement.
Le second structure la pièce en deux parties, équivalentes
quant au déroulement et différentes en ce qui concerne
leur apparence. Le travail d'Eszter Salamon concerne l'identité sexuelle
et l'invention d'un corps. Dans le droit fil des gender studies, ses
huit danseuses sont costumées et grimées (barbes et moustaches)
en hommes pour le premier acte. Au deuxième, elles se travestissent
en hommes eux-mêmes travestis en femmes. Ce genre de transformation
est aujourd'hui monnaie courante. C'est le stade post-Lelouch (un homme
est une femme) ou post-Godard (une femme et une femme). Mais la version
Salamon est plus originale. Elle ne vise pas à susciter le trouble
du sexe incertain ou indéterminé, tel qu'il se manifeste
dans la figure de l'androgyne. Ne l'intéresse pas cette position
ambivalente de l'entre-deux à la faveur de laquelle tout sujet
serait le produit de la rencontre entre féminin et masculin.
Son choix la porte plutôt vers l'hermaphrodisme, qui n'est pas
un go-between entre les sexes mais l'addition du féminin et
du masculin. Elle applique à cette addition une règle
aussi arbitraire mais aussi valable que la règle grammaticale
de l'accord des genres.
Echos freudiens.
En français, on sait que, dans une suite de substantifs, la
présence d'un seul nom masculin détermine l'accord avec
l'adjectif ou le verbe. Les écoliers doivent apprendre que,
même isolé, le masculin l'emporte toujours. Avec Eszter
Salamon, il ne l'emporte pas au paradis. Bien plus que dans un cycle
de revanche, son geste s'inscrit dans la vulgate freudienne selon laquelle
l'anatomie n'est ni une fatalité ni un choix mais un destin.
Reproduction est heureusement d'avantage qu'une séance de travaux
pratiques sur les hypothèses de la sexuation. C'est d'abord
une étude de mouvements qui reprend des recherches déjà menées
ailleurs mais trouve aussi le moyen de dresser la silhouette d'un corps
nouveau. Il y a d'abord le ralenti qui prend ici l'allure d'évolutions
subaquatiques ou en apesanteur. Il permet de délinéer
le mouvement et de fluidifier le geste. Pratiqué sans solution
de continuité, il impose à l'interprète une discipline
stricte qui lui interdit toute accélération, arrêt
ou même ralenti dans le ralenti. Parallèlement, son regard
décrit une courbe panoramique selon la même égalité de
déplacement. De leur côté, les expressions faciales
sont déconnectées de leur référents habituels.
Sourire n'est pas automatiquement signe de joie, pas plus que grimacer
de douleur.
Aimant.
Proches de la contact improvisation des années 70, les évolutions
en couples ne s'effectuent pas 2, 3 ou 4 fois moins rapidement que
la normale tout simplement parce qu'il n'y a pas de vitesse correspondante «normale».
Cette danse qui n'a ni commencement ni fin se développe, selon
une vision très deleuzienne, par le milieu. Ayant toujours déjà
commencé, elle n'en finit pas de finir. Ses va-et-vient entre
l'unité, le duo et le multiple correspondent à la distinction
faite par certaines langues (mais pas le français) entre le
singulier, le duel et le pluriel. De l'un aux autres, un seul et même
grand corps se rassemble puis se dissocie, selon l'attraction et le
rejet que produiraient l'approche et l'éloignement d'un aimant
sur des particules de limaille. Comme des cartes bancaires, les corps
d'Eszter Salamon se magnétisent et se démagnétisent
au gré de leur usure. Hervé Gauville
p h o t o ° Katrin Schoof
L E ° M
O N D E /
f r a n ç a i s
11 août 2004
L'art
d'oser la REPRODUCTION
La
chorégraphe berlinoise Eszter Salamon interroge la différence
et l'identité.
Qu'est-ce qu'une femme ? Et un homme, alors ? Ces questions apparemment
simples, assez inconfortables en réalité, le spectacle
Reproduction, chorégraphié pour neuf femmes par Eszter
Salamon - une des plus tumultueuses représentantes de la nouvelle
danse berlinoise -, les avive de façon brûlante.
Troublante aussi, tant on se sent puissamment bousculé par la
prestation très sexe des interprètes. Sexe, pour de faux évidemment,
mais avec une précision assortie d'une lenteur telle, qu'il
atteint dangereusement sa cible. Reproduction ressemble à une
partie de jambes en l'air ultra-ritualisée qui ne craint pas
de se donner des allures de partouze conceptuelle.
Très étrangement, ce potentiel d'excitation résulte
d'une situation inhabituelle sur les plateaux de danse. Flash-back
au début de cette pièce présentée au Centre
Pompidou en avril devant un public disposé en carré autour
du plateau. Débarque, l'air ironique et juvénile, une
bande de jeunes hommes au look que l'on connaît par cœur
: jeans, tee-shirts, baskets, cheveux longs ou en queue de cheval,
barbe de fêtard ou petit bouc pointu. Ils sont mignons à craquer.
Et ils craquent !
Mains au panier, enlacés, les yeux fermés, ils s'empoignent
au ralenti et le reste suit. Certains spectateurs, non prévenus,
réalisent que ces garçons - dont certains ont le pantalon
garni - sont des filles, maquillées au poil près. On
sourit, on pique du nez gêné, on mate d'encore plus près
: tous les cas de figure se laissent observer dans la rangée
des cinquante spectateurs réunis.
Dans le silence, juste déchiré quelques secondes par
une musique de Fugazi, nos ami(e)s, toujours habillés, s'attellent à leur
tâche avec une ironie légère qui ne masque pas
la volonté
de sensualité. Chaque geste est long, marqué, approfondi.
Les encastrements de ce Kamasutra opèrent avec précision.
Puis, les "garçons" sortent, un peu défaits
pour revenir à moitié déguisés... en "filles".
Et ça repart avec ces moitiés de mutants dont on ne sait
plus finalement qui ils sont.
Bien que très concentrés, les interprètes s'amusent
de se voir si différents en leur miroir. "Elles-ils" se
regardent mais aussi croisent les yeux des spectateurs, tout près,
afin de mieux jouir de leur perplexité. A la fois dévorants
et détachés, ces regards composent un entrelacs de fils
qui tissent une toile supplémentaire entre la scène et
la salle, la représentation et l'intime.
GLISSEMENTS DES APPARENCES
Reproduction ne fait pas mentir son titre. Il y est question de reproduction
sexuelle, mais aussi de reproduction du "même". Contre
les stéréotypes, Eszter Salamon, qui souhaitait au début
de son processus de création évoquer les attitudes de
la féminité, nous renvoie à la question de la
différence et de l'identité
sexuelles, de la marque culturelle qui nous élève fille
ou garçon, des mutations qui touchent la société.
A travers ces glissements des apparences, ces jeux de rôles et
de travestissements, qui évoquent en toute légèreté une
sorte de cérémonie de trans-genre, la chorégraphe
chuchote à
l'oreille de qui veut l'entendre qu'on est libre de choisir, de s'amuser
avec son genre, d'éveiller des sensations décalées.
Tout est possible à condition d'oser. Eszter Salamon ose. Rosita Boisseau
p h o t o ° Bruno Pocheron
M
O U V E M E N T /
d e u t s c h
15 April 2004
Eszter
Salamon Vielfältige Geschlechter Eine androgyne Choreographie
Reproduction,
die neueste Arbeit von Eszter Salamon, prüft, inspiriert durch
die Genders studies, den weiblichen Körper und läßt
gleichzeitig die Grenzen zwischen den Geschlechtern verschwimmen. Eine
einfache aber eindeutige Abweichung von der Norm, die ihr Objekt durch
das Prisma aller denkbaren Formen der Geschlechtszugehörigkeit
betrachtet.
Zu Beginn der 70er Jahre sieht man unter den Sängerinnen der Punk-Musik
Bewegung die ersten weiblichen androgynen Figuren wie Patty Smith.
Zu dieser Zeit bedient sich die afro-amerikanische Performance-Künstlerin
und bildende Künstlerin Adrian Piper männlicher Attribute
(Perücke, Schnurrbart, Hemd und Hose, Sonnenbrille), um sich als
Mann zu verkleiden und durch die New Yorker Strassen zu laufen. So
beginnt sich die Kunst in der weiblichen Form durch die individuelle
Erfahrung aufzudrängen und der Körper wird zum Gegenstand
einer politischen Diskussion mit dem Ziel die ideologischen Konzepte
in Frage zu stellen, die das Recht auf die zur Schau Stellung des Körpers
per Gesetz begrenzen. Mittels eines Dialogs, den die Frauen durch die
Kunst zu initiieren versuchen, testen sie ihre eigene Identität
innerhalb eines gesellschaftlich gekennzeichneten Körpers aus,
eines Körpers, in dem sie sich nicht wieder erkennen. Sie fordern
die Gesetzte und Bräuche eines patriarchalischen Systems, das
den Körper der Frau reglementiert, heraus.
Etwa dreißig Jahre später, im Jahr 2004, geht es den weiblichen
Künstlern nicht mehr um das Anprangern sozialer und politischer
Missstände, sondern darum, die symbolischen Darstellungen, derer
sich die Kultur bedient, um das männliche und das weibliche Geschlecht
zu bezeichnen, herauszustellen. Die Grenzen zwischen Mann und Frau
werden porös und die Frauen treiben mit der Verschiebung zwischen
den Geschlechtern ihr Spiel anstatt sich als Opfer einer patriarchalischen
Gesellschaft zu sehen. In diesen Rahmen ordnet sich die neueste Arbeit
der Choreographin Eszter Salamon Reproduction ein: eine große,
quadratische Bühne, um die herum sich das Publikum verteilt. Diese
Bühne dient als Plattform, auf der zwei Bilder auf einander folgen,
die das Positiv und das Negativ des gleichen Fotos darstellen. Erstes
Bild: acht Akteure tanzen zu Pop-Punk-Musik (Fugasi) auf der Bühne
wild hin und her, nehmen eine Pose ein, sitzend, stehend oder liegend,
und erstarren. Acht Akteure, die Bärte und Schnurrbärte tragen,
Jeans, Turnschuhe Wollmützen und Baseballkappen, Tennisschuhe
und Quadratlatschen.
Die Hosen lassen noch einen Hauch von weiblichen Rundungen erahnen,
doch die weiten T-Shirts verdecken jegliche Wölbung der Brust.
Zweites Bild: die gleichen Akteure stellen sich, noch immer mit ihrer
männlichen Behaarung ausgestattet, mit Stöckelschuhen und
hautengen Jeans, übertriebenem Make-up und sichtbar falschen Brüsten
unter den eng anliegenden T-Shirts zur Schau. In Reproduction spielt
Eszter Salamon so lange mit dem nach außen dargestellten und
dem rein biologischen Geschlecht, bis dass niemand mehr sagen kann,
um welches Geschlecht, biologisch oder sozial, es sich handelt. Und
das spielt auch überhaupt keine Rolle. Die Geschlechter erscheinen
wie mögliche Formen der Beziehung und nicht wie auf den Inhalt
und die Bestimmung festgelegte Kategorien. Die zu Beginn erstarrten
Körper
– wie ausgestellte Skulpturen, die man in ihrer Reglosigkeit
besser betrachten kann – beginnen sich mit unendlicher Langsamkeit
zu bewegen, tanzen, zunächst allein, bevor sie sich zu zweit (vier
Paare), dann zu dritt und schließlich alle gemeinsam zusammenfinden
und eine Vielzahl von Posen einnehmen, aus denen sich alle erdenkbaren
Kombinationen und Positionen des Geschlechtsakts ableiten lassen.
Das Spiel mit den Geschlechtern als eine Art der Beziehung und ihre
Vermischung, die daraus entsteht, stützen sich ausschließlich
auf sexuelle Assoziationen: ein Mann mit einem anderen Mann, bei dem
es sich jedoch in Wirklichkeit um eine als Mann verkleidete Frau handelt
mit einem Mann, der sich ebenfalls als Frau in Männerkleidung
erweist, im Grunde also zwei Frauen; eine Frau zusammen mit einer anderen
Frau, die einen Bart trägt und äußerlich einem Mann
gleicht … da ist es unmöglich, den Überblick zu behalten.
Diese Beziehungen zwischen den Geschlechtern sind demnach nicht als
festgelegt zu verstehen, sondern sie verändern sich und sind fiktiv.
Allein diese ständige Bewegung und die dargestellten Geschichten,
die sich nur durch die wechselnde Anzahl der Tänzer unterscheiden
(allein, zu zweit, zu dritt oder alle zusammen wie in der Schlussformation
der Produktion) sind ausschlaggebend. Auf diese Weise lässt Eszter
Salamon den Tanz zu einem idealen Instrument werden, um dieser Idee
von „in Bewegung sein“ und von Menge Ausdruck zu verleihen.
Indem sie ihre Bewegungen mit extremer Langsamkeit ausführen,
konzentrieren sich die acht Tänzerinnen mit großer Anspannung
auf ihre eigenen Gesten, bewegen sich auf die anderen zu, indem sie
dem Strom einer inneren Bewegung folgen. Sie verkörpern männliche
und weibliche Wesen um die Spuren zu verwischen und diese Frage zu
stellen: Kann allein das äußere Erscheinungsbild das biologische
Geschlecht beeinflussen und entgegen allen sozialen und kulturellen
Vorbestimmungen unsere intimen Phantasien nach außen projizieren?
Reproduction hat darauf eine einfache und klare Antwort: die Einteilung
der Geschlechter ist reine Fiktion, jeder kann demnach seine eigene
Geschichte erfinden, die Grenzen verwischen und etwas erschaffen, bei
dem die männliche und die weibliche Seite zugunsten eines völlig
eigenen Geschlechts verblassen. Alexandra
Baudelot
p h o t o ° Bruno Pocheron
p h o t o ° Bruno Pocheron
M
O U V E M E N T /
f r a n ç a i s
Reproduction
ne se soumet a rien ...
Reproduction
ne se soumet à rien, ne nous soumet à rien, et déjoue
subtilement la (fausse) question du genre, en trompe-l’oeil au
centre de son propos, pour remettre au coeur de son dispositif celle
du “danser”, kâma-sûtra de l’aventure
scénique.
“Le texte que vous écrivez doit me donner la preuve qu’il
me désire. Cette preuve existe : c’est l’écriture.
L’écriture est ceci : la science des jouissances du langage,
son kâmasûtra (de cette science, il n’y a qu’un
traité : l’écriture elle-même).”
On pourrrait remplacer, dans ce texte de Barthes, le mot “écriture”
par le mot “danse”, le mot “langage” par le
mot
“mouvement”, et Reproduction, pièce du reste très
rigoureusement écrite, y verrait parfaitement résumé
son enjeu. Pièce sur le mouvement en l’infinie variété
de ses jouissances, pièce du “danser”, comme aventure
scénique du regard et du corps multiplement mis en mouvement,
par les voies les plus invraisemblables, les plus acrobatiques, Reproduction
défait, de part en part le théâtre du sexe, et
ses implications en matière d’“ordre sexuel”,
au profit de l’invention de cet “érotisme non disciplinaire” rêvé
par Foucault, “celui du corps à l’état volatil
et diffus”: cela même qu’évoquait Michaux
pour dire l’effet danse.
Huit danseuses, au filtre d’un travestissement labile sans point
d’origine assuré. Un filtre qui trouble, et descelle de
son assise, le regard qui fait la “différencedessexes”,
le rendant à
sa capacité à “trouver la danse”, comme écrivait
Michaux voyant enfin dans des corps “se répandre d’étranges
idées”. Entre ces huit danseuses, les figures, très
précises, du kâma-sûtra. Mais également,
entre elles et nous, spectateurs qui pouvons aussi, comme le dispositif
en carré
autour du plateau nous y invite, nous voir les uns les autres littéralement
à travers leur danse, le kâma-sûtra du voir/danser
: c’est-à-dire l’infini pouvoir plastique qui naît
de la rencontre des regards et des corps. (...) Pièce du trouble,
le trouble dont l’expérience la plus nue advient dans
la rencontre amoureuse, où alors “qu’importe qui
parle, quelqu’un a dit qu’importe qui parle.” (Beckett)
Pareillement, dans l’aventure scénique où advient
le
“danser”qu’importe qui danse/voit. Quelqu’un
a dansé. Sabine Prokhoris
p h o t o ° Katrin Schoof
S
O F A /
f r a n ç a i s
n°27 2004
Brouillage
identitaires
“Directement inspiré par
les écrits de Judith Butler, la papesse du mouvement “queer” américain,
Reproduction, la dernière création d’Eszter Salamon
exhibe le caractère construit de l’identité sexuelle.
Répartis autour d’une plate-forme carrée de dix
mètres sur dix, les spectateurs de Reproduction observant l’entrée
de huits interprètes qui prennent la pause: assis ou debout
pendant un long moment, ils s’animent finalement dans des solos
extêmement lents qui se muent progressivement en duos et en trios.
Il faut plusieurs minutes pour que surgisse chez le spectateur un doute.
Les interprètes- en baskets, jeans baggies, t-shirt larges,
casquettes et moustaches- sont-ils vraiment ce qu’ils semblaient être
au début, à savoir des hommes? Les créatures d’Eszter
Salamon sont la preuves que notre appréhention de l’identité
sexuelles ne résulte pas du sexe anatomique de l’autre
- de fait caché la plupart du temps – mais des codes vestimentaires
et pileux, d’une manière de bouger, de parler…Bref,
d’un ensemble de pratiques que la langue anglaise distingue du
sexe anatomique par le terme de “gender” (le “genre” en
français). L’identité sexuelle est designée
par l’essayiste américaine Judith Butler comme une “performance”,
un terme qui renvoie directement au domain du spectacle vivant. Performer,
c’est interpréter. Tout individu performe consciemment
ou non une forme de masculinité et de féminité:
emploi de vêtements distinctifs, manière de marcher, de
se tenir, de parler, d’interagir avec les gens de son sexe et
du sexe opposé…Reproduction mets à jour le caractère
construit, théâtral de tout identité sexuelle et
dénonce la fiction du genre univoque (masculin ou féminin)
quand dans la deuxième partie de la pièce, les interprètes
apparaissent en perruques, talons hauts et vêtements moulants
sans que les barbes, moustaches et autres attributs de la masculinité aient
disparu.
La pièce d’Eszter Salamon s’inscrit dans une tradition
de spectacle vivant qui joue avec le caractère théâtral
de l’identité sexuelle et en souligne l’arbitraire
(qu’on songe au début du siècle aux expériences
avant-gardistes de Colette et de Missy, ou de Marcel Duchamp travesti
en Rose Sélavy)…”
“L’originalité d’Eszter Salamon est de replacer
la question du genre dans le champ de la sexualité. Les duos,
trios et quators miment sans équivoque possible les positions
de kama-sutra. La place du spectateur-voyeur l’oblige à questionner
son propre désir pour le corps des interprètes. Ce désir
perdure
–t-il quand l’identité de genre du partenaire est
modifiée ? Quand celle-ci n’est plus univoque (masculine
ou féminine) ? Reproduction se mue en apologie de la partouze
transgenre en celebrant une sexualité affranchie du genre et
du couple (enlacement à
trois, quatre, cinq…).
Par ailleurs la pièce de Salamon montre qu’une “performance”
de genre se double toujours (et se spécifie) d’une “performance”
en terme de classe sociale et d’origine ethnique. De la même
manière que la masculinité du basketteur black du banlieu
diffère de celle du cadre moyen de la Défence, de l’agriculteur
du Limousin ou du coiffeur du Marais, dans la première partie
du spectacle, chacun des interprètes performe une masculinité
particulière. N’importe quelle composante identitaire
peut
être analysée en terme de performance ….”
Le spectacle de Salamon mets le pied dans le plat. Quand tant de pièces
“dénudées” évitent soigneusement la
question, il est assez réjouissant de voir que c’est un
spectacle “tout habillé” qui s’y colle. Maxime Fleuriot