reproduction

by Eszter Salamon


p h o t o ° Bruno Pocheron








S Y N O P S I S e n g l i s h



This choreography shows in a very brilliant, let’s say « tender-troubling » way, the scores of gaze-regimes. As a reflection on how we constitute bodies merely by perceiving them in a certain manner, this work generates floating bodies, which can no longer be fixed to one single identity.
The main score consists in repetition and a simple formation of bodies, accessoires, costumes, motion and touch. But while reproducing scenes of intimacy, scenes of touch, scenes of love, and letting them last, the (voyeurist) audience assists another spectacle, which defigures the physical borderlines we used to see.
Petra Sabisch









S Y N O P S I S f r a n ç a i s




Cette Choréographie trouble la perception des genres et analyse de brillante façon le dispositif d’échanges de regards. Ce projet génère des corps volatiles qui ne peuvent plus être fixés à une seule identité et propose une réflexion sur la manière dont un corps se constitue à partir des différents regards qu’on lui porte. Le dispositif consiste en répétitions d’agencements de corps, d’accessoires, de costumes, de mouvement, et en une mise en contact de ces éléments.
A traves la reproduction de scènes d’intimité qui insistent dans leur durée, le public assiste à un autre spectacle où les limites physiques que nous sommes habitués à voir sont altérées
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Petra Sabisch









E X P O S E d e u t s c h



Diese Choreographie zeigt in einer brillianten Weise die Partitur der Blick-Regime, welche man als „tender-troubling“ bezeichnen könnte. Als Reflexion darauf, wie wir Körper allein durch eine bestimmte Wahrnehmung derselben konstituieren, generiert diese Arbeit im Übergang befindliche Körper, welche nicht länger auf eine einzige Identität festgelgt werden können. Grundsätzlich besteht die Partitur in Wiederholung und einm einfachen Dispositiv aus Körpern, Accessoires, Kostümen, Bewegung und Berührung.
Doch wärend Szenen der Intimität, Szenen der Berührung, Szenen der Liebe reproduziert werden und dauern, nimmt das Publikum an einem anderen „Spektakel“ teil, welches die gewohnten physikalischen Grenzen neu konturiert.

Petra Sabisch











p h o t o ° Bruno Pocheron










L I B E R A T I O N / f r a n ç a i s

9 avril 2004



SALAMON INVENTE UN CORPS



Une chorégraphie de ESZTER SALAMON
REPRODUCTION
La chorégraphe hongroise prend huit danseuses, les pare en hommes... qui vont aussi jouer des femmes.



Le programme en annonçait neuf, il n'y en a que huit. Non seulement la représentation n'en pâtit pas, mais on se demande, étant donné l'importance accordée aux duos, où serait passé le neuvième protagoniste. Huit interprètes donc pour la première de Reproduction, chorégraphie d'Eszter Salamon. Cette danseuse de formation classique venue de Budapest a travaillé successivement pour ou avec Sidonie Rochon, Mathilde Monnier, François Verret et Xavier Leroy. Reproduction est le troisième spectacle qu'elle signe seule. Son propos est aussi carré que le plateau autour duquel prend place le public. Au début, huit corps assis, accoudés ou allongés par terre, presque immobiles et se tenant à bonne distance les uns des autres. A la fin, la configuration est identique. Entre-temps se seront déployés deux types d'événements.

Barbes et moustaches.
Le premier fait passer les unités séparées au stade de duos ou de couples, avant de former un ensemble ou un tas regroupant tous les individus à la manière du Huddle de Simone Forti, ce monument aux corps. Ensuite, dissolution et nouvel éparpillement. Le second structure la pièce en deux parties, équivalentes quant au déroulement et différentes en ce qui concerne leur apparence. Le travail d'Eszter Salamon concerne l'identité sexuelle et l'invention d'un corps. Dans le droit fil des gender studies, ses huit danseuses sont costumées et grimées (barbes et moustaches) en hommes pour le premier acte. Au deuxième, elles se travestissent en hommes eux-mêmes travestis en femmes. Ce genre de transformation est aujourd'hui monnaie courante. C'est le stade post-Lelouch (un homme est une femme) ou post-Godard (une femme et une femme). Mais la version Salamon est plus originale. Elle ne vise pas à susciter le trouble du sexe incertain ou indéterminé, tel qu'il se manifeste dans la figure de l'androgyne. Ne l'intéresse pas cette position ambivalente de l'entre-deux à la faveur de laquelle tout sujet serait le produit de la rencontre entre féminin et masculin. Son choix la porte plutôt vers l'hermaphrodisme, qui n'est pas un go-between entre les sexes mais l'addition du féminin et du masculin. Elle applique à cette addition une règle aussi arbitraire mais aussi valable que la règle grammaticale de l'accord des genres.

Echos freudiens.
En français, on sait que, dans une suite de substantifs, la présence d'un seul nom masculin détermine l'accord avec l'adjectif ou le verbe. Les écoliers doivent apprendre que, même isolé, le masculin l'emporte toujours. Avec Eszter Salamon, il ne l'emporte pas au paradis. Bien plus que dans un cycle de revanche, son geste s'inscrit dans la vulgate freudienne selon laquelle l'anatomie n'est ni une fatalité ni un choix mais un destin.
Reproduction est heureusement d'avantage qu'une séance de travaux pratiques sur les hypothèses de la sexuation. C'est d'abord une étude de mouvements qui reprend des recherches déjà menées ailleurs mais trouve aussi le moyen de dresser la silhouette d'un corps nouveau. Il y a d'abord le ralenti qui prend ici l'allure d'évolutions subaquatiques ou en apesanteur. Il permet de délinéer le mouvement et de fluidifier le geste. Pratiqué sans solution de continuité, il impose à l'interprète une discipline stricte qui lui interdit toute accélération, arrêt ou même ralenti dans le ralenti. Parallèlement, son regard décrit une courbe panoramique selon la même égalité de déplacement. De leur côté, les expressions faciales sont déconnectées de leur référents habituels. Sourire n'est pas automatiquement signe de joie, pas plus que grimacer de douleur.

Aimant.
Proches de la contact improvisation des années 70, les évolutions en couples ne s'effectuent pas 2, 3 ou 4 fois moins rapidement que la normale tout simplement parce qu'il n'y a pas de vitesse correspondante «normale». Cette danse qui n'a ni commencement ni fin se développe, selon une vision très deleuzienne, par le milieu. Ayant toujours déjà commencé, elle n'en finit pas de finir. Ses va-et-vient entre l'unité, le duo et le multiple correspondent à la distinction faite par certaines langues (mais pas le français) entre le singulier, le duel et le pluriel. De l'un aux autres, un seul et même grand corps se rassemble puis se dissocie, selon l'attraction et le rejet que produiraient l'approche et l'éloignement d'un aimant sur des particules de limaille. Comme des cartes bancaires, les corps d'Eszter Salamon se magnétisent et se démagnétisent au gré de leur usure.

Hervé Gauville







p h o t o ° Katrin Schoof










L E ° M O N D E / f r a n ç a i s

11 août 2004



L'art d'oser la REPRODUCTION



La chorégraphe berlinoise Eszter Salamon interroge la différence et l'identité.



Qu'est-ce qu'une femme ? Et un homme, alors ? Ces questions apparemment simples, assez inconfortables en réalité, le spectacle Reproduction, chorégraphié pour neuf femmes par Eszter Salamon - une des plus tumultueuses représentantes de la nouvelle danse berlinoise -, les avive de façon brûlante.
Troublante aussi, tant on se sent puissamment bousculé par la prestation très sexe des interprètes. Sexe, pour de faux évidemment, mais avec une précision assortie d'une lenteur telle, qu'il atteint dangereusement sa cible. Reproduction ressemble à une partie de jambes en l'air ultra-ritualisée qui ne craint pas de se donner des allures de partouze conceptuelle.

Très étrangement, ce potentiel d'excitation résulte d'une situation inhabituelle sur les plateaux de danse. Flash-back au début de cette pièce présentée au Centre Pompidou en avril devant un public disposé en carré autour du plateau. Débarque, l'air ironique et juvénile, une bande de jeunes hommes au look que l'on connaît par cœur : jeans, tee-shirts, baskets, cheveux longs ou en queue de cheval, barbe de fêtard ou petit bouc pointu. Ils sont mignons à craquer. Et ils craquent !
Mains au panier, enlacés, les yeux fermés, ils s'empoignent au ralenti et le reste suit. Certains spectateurs, non prévenus, réalisent que ces garçons - dont certains ont le pantalon garni - sont des filles, maquillées au poil près. On sourit, on pique du nez gêné, on mate d'encore plus près : tous les cas de figure se laissent observer dans la rangée des cinquante spectateurs réunis.

Dans le silence, juste déchiré quelques secondes par une musique de Fugazi, nos ami(e)s, toujours habillés, s'attellent à leur tâche avec une ironie légère qui ne masque pas la volonté de sensualité. Chaque geste est long, marqué, approfondi. Les encastrements de ce Kamasutra opèrent avec précision. Puis, les "garçons" sortent, un peu défaits pour revenir à moitié déguisés... en "filles". Et ça repart avec ces moitiés de mutants dont on ne sait plus finalement qui ils sont.
Bien que très concentrés, les interprètes s'amusent de se voir si différents en leur miroir. "Elles-ils" se regardent mais aussi croisent les yeux des spectateurs, tout près, afin de mieux jouir de leur perplexité. A la fois dévorants et détachés, ces regards composent un entrelacs de fils qui tissent une toile supplémentaire entre la scène et la salle, la représentation et l'intime.

GLISSEMENTS DES APPARENCES
Reproduction ne fait pas mentir son titre. Il y est question de reproduction sexuelle, mais aussi de reproduction du "même". Contre les stéréotypes, Eszter Salamon, qui souhaitait au début de son processus de création évoquer les attitudes de la féminité, nous renvoie à la question de la différence et de l'identité sexuelles, de la marque culturelle qui nous élève fille ou garçon, des mutations qui touchent la société. A travers ces glissements des apparences, ces jeux de rôles et de travestissements, qui évoquent en toute légèreté une sorte de cérémonie de trans-genre, la chorégraphe chuchote à l'oreille de qui veut l'entendre qu'on est libre de choisir, de s'amuser avec son genre, d'éveiller des sensations décalées.
Tout est possible à condition d'oser. Eszter Salamon ose.

Rosita Boisseau







p h o t o ° Bruno Pocheron










M O U V E M E N T / d e u t s c h

15 April 2004



Eszter Salamon Vielfältige Geschlechter Eine androgyne Choreographie



Reproduction, die neueste Arbeit von Eszter Salamon, prüft, inspiriert durch die Genders studies, den weiblichen Körper und läßt gleichzeitig die Grenzen zwischen den Geschlechtern verschwimmen. Eine einfache aber eindeutige Abweichung von der Norm, die ihr Objekt durch das Prisma aller denkbaren Formen der Geschlechtszugehörigkeit betrachtet.

Zu Beginn der 70er Jahre sieht man unter den Sängerinnen der Punk-Musik Bewegung die ersten weiblichen androgynen Figuren wie Patty Smith. Zu dieser Zeit bedient sich die afro-amerikanische Performance-Künstlerin und bildende Künstlerin Adrian Piper männlicher Attribute (Perücke, Schnurrbart, Hemd und Hose, Sonnenbrille), um sich als Mann zu verkleiden und durch die New Yorker Strassen zu laufen. So beginnt sich die Kunst in der weiblichen Form durch die individuelle Erfahrung aufzudrängen und der Körper wird zum Gegenstand einer politischen Diskussion mit dem Ziel die ideologischen Konzepte in Frage zu stellen, die das Recht auf die zur Schau Stellung des Körpers per Gesetz begrenzen. Mittels eines Dialogs, den die Frauen durch die Kunst zu initiieren versuchen, testen sie ihre eigene Identität innerhalb eines gesellschaftlich gekennzeichneten Körpers aus, eines Körpers, in dem sie sich nicht wieder erkennen. Sie fordern die Gesetzte und Bräuche eines patriarchalischen Systems, das den Körper der Frau reglementiert, heraus.

Etwa dreißig Jahre später, im Jahr 2004, geht es den weiblichen Künstlern nicht mehr um das Anprangern sozialer und politischer Missstände, sondern darum, die symbolischen Darstellungen, derer sich die Kultur bedient, um das männliche und das weibliche Geschlecht zu bezeichnen, herauszustellen. Die Grenzen zwischen Mann und Frau werden porös und die Frauen treiben mit der Verschiebung zwischen den Geschlechtern ihr Spiel anstatt sich als Opfer einer patriarchalischen Gesellschaft zu sehen. In diesen Rahmen ordnet sich die neueste Arbeit der Choreographin Eszter Salamon Reproduction ein: eine große, quadratische Bühne, um die herum sich das Publikum verteilt. Diese Bühne dient als Plattform, auf der zwei Bilder auf einander folgen, die das Positiv und das Negativ des gleichen Fotos darstellen. Erstes Bild: acht Akteure tanzen zu Pop-Punk-Musik (Fugasi) auf der Bühne wild hin und her, nehmen eine Pose ein, sitzend, stehend oder liegend, und erstarren. Acht Akteure, die Bärte und Schnurrbärte tragen, Jeans, Turnschuhe Wollmützen und Baseballkappen, Tennisschuhe und Quadratlatschen.

Die Hosen lassen noch einen Hauch von weiblichen Rundungen erahnen, doch die weiten T-Shirts verdecken jegliche Wölbung der Brust. Zweites Bild: die gleichen Akteure stellen sich, noch immer mit ihrer männlichen Behaarung ausgestattet, mit Stöckelschuhen und hautengen Jeans, übertriebenem Make-up und sichtbar falschen Brüsten unter den eng anliegenden T-Shirts zur Schau. In Reproduction spielt Eszter Salamon so lange mit dem nach außen dargestellten und dem rein biologischen Geschlecht, bis dass niemand mehr sagen kann, um welches Geschlecht, biologisch oder sozial, es sich handelt. Und das spielt auch überhaupt keine Rolle. Die Geschlechter erscheinen wie mögliche Formen der Beziehung und nicht wie auf den Inhalt und die Bestimmung festgelegte Kategorien. Die zu Beginn erstarrten Körper – wie ausgestellte Skulpturen, die man in ihrer Reglosigkeit besser betrachten kann – beginnen sich mit unendlicher Langsamkeit zu bewegen, tanzen, zunächst allein, bevor sie sich zu zweit (vier Paare), dann zu dritt und schließlich alle gemeinsam zusammenfinden und eine Vielzahl von Posen einnehmen, aus denen sich alle erdenkbaren Kombinationen und Positionen des Geschlechtsakts ableiten lassen.
Das Spiel mit den Geschlechtern als eine Art der Beziehung und ihre Vermischung, die daraus entsteht, stützen sich ausschließlich auf sexuelle Assoziationen: ein Mann mit einem anderen Mann, bei dem es sich jedoch in Wirklichkeit um eine als Mann verkleidete Frau handelt mit einem Mann, der sich ebenfalls als Frau in Männerkleidung erweist, im Grunde also zwei Frauen; eine Frau zusammen mit einer anderen Frau, die einen Bart trägt und äußerlich einem Mann gleicht … da ist es unmöglich, den Überblick zu behalten. Diese Beziehungen zwischen den Geschlechtern sind demnach nicht als festgelegt zu verstehen, sondern sie verändern sich und sind fiktiv.
Allein diese ständige Bewegung und die dargestellten Geschichten, die sich nur durch die wechselnde Anzahl der Tänzer unterscheiden (allein, zu zweit, zu dritt oder alle zusammen wie in der Schlussformation der Produktion) sind ausschlaggebend. Auf diese Weise lässt Eszter Salamon den Tanz zu einem idealen Instrument werden, um dieser Idee von „in Bewegung sein“ und von Menge Ausdruck zu verleihen. Indem sie ihre Bewegungen mit extremer Langsamkeit ausführen, konzentrieren sich die acht Tänzerinnen mit großer Anspannung auf ihre eigenen Gesten, bewegen sich auf die anderen zu, indem sie dem Strom einer inneren Bewegung folgen. Sie verkörpern männliche und weibliche Wesen um die Spuren zu verwischen und diese Frage zu stellen: Kann allein das äußere Erscheinungsbild das biologische Geschlecht beeinflussen und entgegen allen sozialen und kulturellen Vorbestimmungen unsere intimen Phantasien nach außen projizieren? Reproduction hat darauf eine einfache und klare Antwort: die Einteilung der Geschlechter ist reine Fiktion, jeder kann demnach seine eigene Geschichte erfinden, die Grenzen verwischen und etwas erschaffen, bei dem die männliche und die weibliche Seite zugunsten eines völlig eigenen Geschlechts verblassen.

Alexandra Baudelot
p h o t o ° Bruno Pocheron







p h o t o ° Bruno Pocheron










M O U V E M E N T / f r a n ç a i s



Reproductio
n ne se soumet a rien ...



Reproduction ne se soumet à rien, ne nous soumet à rien, et déjoue subtilement la (fausse) question du genre, en trompe-l’oeil au centre de son propos, pour remettre au coeur de son dispositif celle du “danser”, kâma-sûtra de l’aventure scénique.
“Le texte que vous écrivez doit me donner la preuve qu’il me désire. Cette preuve existe : c’est l’écriture. L’écriture est ceci : la science des jouissances du langage, son kâmasûtra (de cette science, il n’y a qu’un traité : l’écriture elle-même).”
On pourrrait remplacer, dans ce texte de Barthes, le mot “écriture” par le mot “danse”, le mot “langage” par le mot “mouvement”, et Reproduction, pièce du reste très rigoureusement écrite, y verrait parfaitement résumé son enjeu. Pièce sur le mouvement en l’infinie variété de ses jouissances, pièce du “danser”, comme aventure scénique du regard et du corps multiplement mis en mouvement, par les voies les plus invraisemblables, les plus acrobatiques, Reproduction défait, de part en part le théâtre du sexe, et ses implications en matière d’“ordre sexuel”, au profit de l’invention de cet “érotisme non disciplinaire” rêvé par Foucault, “celui du corps à l’état volatil et diffus”: cela même qu’évoquait Michaux pour dire l’effet danse.

Huit danseuses, au filtre d’un travestissement labile sans point d’origine assuré. Un filtre qui trouble, et descelle de son assise, le regard qui fait la “différencedessexes”, le rendant à sa capacité à “trouver la danse”, comme écrivait Michaux voyant enfin dans des corps “se répandre d’étranges idées”. Entre ces huit danseuses, les figures, très précises, du kâma-sûtra. Mais également, entre elles et nous, spectateurs qui pouvons aussi, comme le dispositif en carré autour du plateau nous y invite, nous voir les uns les autres littéralement à travers leur danse, le kâma-sûtra du voir/danser : c’est-à-dire l’infini pouvoir plastique qui naît de la rencontre des regards et des corps. (...) Pièce du trouble, le trouble dont l’expérience la plus nue advient dans la rencontre amoureuse, où alors “qu’importe qui parle, quelqu’un a dit qu’importe qui parle.” (Beckett)
Pareillement, dans l’aventure scénique où advient le “danser”qu’importe qui danse/voit. Quelqu’un a dansé.

Sabine Prokhoris







p h o t o ° Katrin Schoof










S O F A / f r a n ç a i s

n°27 2004



Brouillage identitaires



“Directement inspiré par les écrits de Judith Butler, la papesse du mouvement “queer” américain, Reproduction, la dernière création d’Eszter Salamon exhibe le caractère construit de l’identité sexuelle.

Répartis autour d’une plate-forme carrée de dix mètres sur dix, les spectateurs de Reproduction observant l’entrée de huits interprètes qui prennent la pause: assis ou debout pendant un long moment, ils s’animent finalement dans des solos extêmement lents qui se muent progressivement en duos et en trios. Il faut plusieurs minutes pour que surgisse chez le spectateur un doute.
Les interprètes- en baskets, jeans baggies, t-shirt larges, casquettes et moustaches- sont-ils vraiment ce qu’ils semblaient être au début, à savoir des hommes? Les créatures d’Eszter Salamon sont la preuves que notre appréhention de l’identité sexuelles ne résulte pas du sexe anatomique de l’autre - de fait caché la plupart du temps – mais des codes vestimentaires et pileux, d’une manière de bouger, de parler…Bref, d’un ensemble de pratiques que la langue anglaise distingue du sexe anatomique par le terme de “gender” (le “genre” en français). L’identité sexuelle est designée par l’essayiste américaine Judith Butler comme une “performance”, un terme qui renvoie directement au domain du spectacle vivant. Performer, c’est interpréter. Tout individu performe consciemment ou non une forme de masculinité et de féminité: emploi de vêtements distinctifs, manière de marcher, de se tenir, de parler, d’interagir avec les gens de son sexe et du sexe opposé…Reproduction mets à jour le caractère construit, théâtral de tout identité sexuelle et dénonce la fiction du genre univoque (masculin ou féminin) quand dans la deuxième partie de la pièce, les interprètes apparaissent en perruques, talons hauts et vêtements moulants sans que les barbes, moustaches et autres attributs de la masculinité aient disparu.

La pièce d’Eszter Salamon s’inscrit dans une tradition de spectacle vivant qui joue avec le caractère théâtral de l’identité sexuelle et en souligne l’arbitraire (qu’on songe au début du siècle aux expériences avant-gardistes de Colette et de Missy, ou de Marcel Duchamp travesti en Rose Sélavy)…”
“L’originalité d’Eszter Salamon est de replacer la question du genre dans le champ de la sexualité. Les duos, trios et quators miment sans équivoque possible les positions de kama-sutra. La place du spectateur-voyeur l’oblige à questionner son propre désir pour le corps des interprètes. Ce désir perdure –t-il quand l’identité de genre du partenaire est modifiée ? Quand celle-ci n’est plus univoque (masculine ou féminine) ? Reproduction se mue en apologie de la partouze transgenre en celebrant une sexualité affranchie du genre et du couple (enlacement à trois, quatre, cinq…).

Par ailleurs la pièce de Salamon montre qu’une “performance” de genre se double toujours (et se spécifie) d’une “performance” en terme de classe sociale et d’origine ethnique. De la même manière que la masculinité du basketteur black du banlieu diffère de celle du cadre moyen de la Défence, de l’agriculteur du Limousin ou du coiffeur du Marais, dans la première partie du spectacle, chacun des interprètes performe une masculinité particulière. N’importe quelle composante identitaire peut être analysée en terme de performance ….”
Le spectacle de Salamon mets le pied dans le plat. Quand tant de pièces “dénudées” évitent soigneusement la question, il est assez réjouissant de voir que c’est un spectacle “tout habillé” qui s’y colle
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Maxime Fleuriot







p r o j e c t s
h o m e